Passion Versus

Kilzyou, joueur professionnel Street Fighter et eFootball : « Si tu es fort à un jeu, ça ne va pas te gêner d’être fort sur un autre »

Le secret des performances sur deux jeux en même temps.

Rédigé par Vlaïr

Interview

Portrait

Street Fighter


Étoile montante de la scène Street Fighter depuis la fin du cinquième opus, le jeune joueur français Kilzyou s'est hissé au sommet du niveau européen sur la licence de Capcom... En menant en parallèle une vie de top mondial sur PES/eFootball. Il raconte à Passion Versus sa carrière et son approche de ces jeux si différents.

Crédits photo : Elliot Le Corre @ElliotLeCorre pour UFA @UFA_Gaming

Passion Versus : Sur quel type de jeu as-tu commencé la compétition ?

Kilzyou : Sur les jeux de foot ! Si je me souviens bien, c’était sur PES 2015, j’avais 13 ans à l’époque. C’est sur le jeu d’après, PES 2016, que j’ai commencé à gagner des tournois. J’ai peu à peu pris goût à la compétition, je faisais quelques compétitions près de chez moi.

PVS : Quand est-ce que c’est devenu plus sérieux ?

Kilzyou : J’ai fait la G-Finity en 2016 à Londres, c’était mon premier tournoi international. J’ai commencé à plus me déplacer, mais pas au point de me consacrer à ça. En 2017, j’étais à mon prime sur PES, mais Konami a instauré une règle qui interdisait la compétition aux moins de 16 ans, et j’ai dû arrêter.

PVS : Et tu as repris dès que tu as eu 16 ans ?

Kilzyou : Non, c’est à ce moment là que j’ai commencé Street ! Je cherchais un autre jeu, et c’est parti d’un défi avec un ami : il m’avait dit que je ne pouvais pas le battre sur un jeu de combat ! J’ai joué de plus en plus et je m’y suis mis plus sérieusement en 2018, où j’ai notamment fait la G-Finity en équipe avec Fnatic. J’ai continué à doser ensuite, en faisant quelques événements en 2019.

PVS : Et sur PES en parallèle ?

Kilzyou : J’ai repris PES en 2019. Je ne comptais pas revenir à l’origine, mais j’ai fait un tournoi pour le fun et je me suis qualifié aux championnats d’Europe à Porto ! J’y suis allé en touriste, pour revoir les gens de la communauté, mais j’ai gagné avec mes coéquipiers et on s’est qualifié aux championnats du monde ! Je ne m’y attendais pas : c’était de la coop par équipe de trois, mais on n'était que deux, car le troisième de notre équipe n’est pas venu. En plus, je ne jouais pas vraiment au jeu à ce moment-là. Je ne sais vraiment pas comment on a gagné [rires] ! Ce n’était pas prévu, donc j’ai dû jongler avec les deux.

PVS : Ta carrière s’est surtout envolée après ça sur le jeu de football ?

Kilzyou : C’est ça. En 2019, on n’avait pas d’équipe, pas de sponsor. Mais en 2020 je signe avec Monaco ! Konami enlève les championnats du monde pour se concentrer sur l’eFootball Pro, une ligue fermée avec dix clubs qui dure six mois. Elle existait déjà en 2019, mais il n’y avait pas de cash-prize, et les championnats du monde étaient en même temps. Et donc on remporte la saison 2020 avec Monaco, je gagne beaucoup de récompenses individuelles comme MVP ou meilleur buteur. C’est l’année où je me suis le plus focus sur PES, car c’était mon retour. Je’avais du retard à rattraper après plusieurs années sans jouer. Street n'était alors pas ma priorité. Par exemple, à cause du COVID, la compétition était online sur Street, et je jouais encore sur Playstation alors que tout le monde était sur PC.

Les premiers pas de Kilzyou en tant que pro dans l'e-sport ont été plus que prometteurs.

PVS : En 2020, quand tu te fais sponsoriser, tu as 18 ans. Comment cela se passe au niveau des études, du bac ?

Kilzyou : Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant le confinement, l’eFootball Pro c’est un match day toutes les deux semaines à Barcelone. Il faut partir le jeudi, revenir le dimanche, ça me faisait deux jours d’absence. Mon CPE m’avait dit que j’avais le profil pour apprendre tout seul chez-moi, et que c’était mieux de faire l’école par correspondance plutôt que de pourrir mon dossier avec des absences. En plus ma mère est prof et avait fait les cours à distance aussi, donc j’étais dans de bonnes conditions, et j’ai eu mon Bac.

PVS : Qu’est-ce que tu décides de faire après, comme études ?

Kilzyou : Je voulais me focus sur les jeux vidéos, faire une pause dans les études. J’avais un salaire sur 12 mois avec Monaco, le cashprize des tournois quand j’en gagnais, donc j’ai pu convaincre ma famille de me laisser continuer. Je n’ai pas encore repris les études, je n’ai pas vraiment eu le temps.

PVS : Comment se passe la suite de ta carrière ?

Kilzyou : 2021 a été une bonne année. Je gagne le Capcom Pro Tour (CPT) en France, mais ils ont annulé la Capcom Cup à cause du COVID. C’était un peu compliqué avec Monaco parce qu’ils voulaient que je me focus sur eFootball, mais les résultats étaient tellement bons… Cette année-là on est aussi allés en finale de l’eFootball pro, qu’on a perdu, et j’ai obtenu des récompenses de meilleur butteur et MVP, donc ils ne pouvaient pas me dire grand-chose.

Le joueur français ne profitera malheureusement pas de sa qualification à la Capcom Cup en 2021, annulée à cause de la pandémie de COVID-19.

PVS : 2022 a aussi été une bonne année quand on regarde tes résultats...

Kilzyou : C’est un peu une année d’échec, mais en même temps, c’est des bons résultats ! Sur Street, c’est l’année où je fais deuxième tout le temps : aux qualifications CPT, à la SFL… Et sur PES, c’était bizarre aussi. Je quitte Monaco, le jeu passe de PES à eFootball, la saison ne dure qu’un mois au lieu de six… Je rejoins le Celtic, qui n’a pas une bonne équipe dans le jeu, on réussit à faire troisième avec, c’est un peu un exploit ! Et j’obtiens quelques récompenses, comme MVP en pools. Par contre, c’est l’année où je passe un cap sur Street Fighter. Même si je ne gagnais pas, je suis devenu un top européen pour tout le monde, j’étais en grande finale à chaque fois. La malchance, c’est que Mister Crimson et Valmaster [les deux autres meilleurs joueurs français de l’époque, NDLR] jouaient des mauvais matchups pour Karin, mon personnage. Mais c’est aussi de ma faute, j’ai beaucoup appris de cette année-là.

PVS : En 2023, la compétition sur Street Fighter 5 s’arrête. Comment vis-tu cette transition avec Street Fighter 6 ?

Kilzyou : En fait, en 2023, je signe avec le club de mes rêves, Manchester United. C’est celui que je voulais rejoindre depuis le début ! J’avais vraiment envie de gagner le championnat avec eux, et c’était un club qui n’avait jamais passé les pools. Alors je me suis vraiment focus sur eFootball, donc la pause de février à juin, sur Street, avant la sortie du 6, est vraiment bien tombée. On est champions avec Manchester, jobtiens un titre de MVP sur les phases finales : ça doit être l’année où je suis le plus content d’avoir gagné, surtout que c’était le retour du full offline. J’étais à fond sur eFootball jusqu’aux finales fin juin, donc je n’ai pas trop joué à SF6 à la sortie, mais dès que c’était terminé, j’ai dosé !

PVS : Ton année a été découpée en deux ?

Kilzyou : Sur eFootball, c’est six mois de compétition, il n’y a rien de juin jusqu’à décembre-janvier. Alors que sur Street, c’est l’inverse, les tournois importants sont plutôt en deuxième partie d’année, à part la Capcom Cup en février.

Une nouvelle consécration attend le joueur en 2023, où il remporte la coupe avec son équipe de coeur.

PVS  : Comment fais-tu justement, pour gérer deux jeux en même temps ?

Kilzyou : Pour moi, ce n’est pas si dur que ça de jouer à des jeux qui n’ont rien à voir entre eux. Si tu es très fort à un jeu, ça ne va pas te gêner d’être très fort sur un autre. Ce que je ne pourrais pas faire, c’est jouer à Fifa et eFootball en même temps, ce sont deux jeux de foot, tu t’emmêles pinceaux. Je pense que c’est pareil pour les jeux de combat, je n’ai jamais joué à plusieurs en même temps, mais ça ne doit pas être facile. Mais deux jeux vraiment différents, je pense que c’est dur d’atteindre le haut niveau, mais le maintenir, je ne crois pas que ce soit si compliqué que ça.

PVS : Le plus dur pour toi, c’est donc d’atteindre ce haut niveau, mais le maintenir ensuite, même sur deux jeux, tu arrives à gérer.

Kilzyou : La chance que j’ai eue, c’est que j’ai commencé PES et Street à deux moments différents. Quand j’ai commencé l’un je ne jouais pas à l’autre, et inversement. Donc j’ai pu progresser jusqu’à haut niveau sur les deux séparément. Ça m’a quand même mis des bâtons dans les roues sur Street, avec des trucs que j’aurais dû faire mais que je n’ai pas pu. Par exemple, travailler un autre personnage pour faire face aux mauvais match-ups de Karin sur SF5. Je pense que si je ne jouais qu’à Street, j’aurais eu le temps. Ça demande plus de travail par rapport à un jeu de foot, il faut apprendre le perso, ses combos, ses match-ups, mais aussi savoir le jouer en tournoi. Par exemple, je jouais aussi Mika sur SF5, et faire des choppes spés en tournoi ce n’est pas la même chose qu’en free-play !

PVS : Est-ce qu’il y a des compétences qui se recoupent, entre les jeux de foot et les jeux de combat ?

Kilzyou : Il y a des points communs oui. La gestion du stress en tournoi, le mind game qui est aussi présent dans les jeux de foot, pour anticiper ce que ton adversaire va faire. Mais les jeux sont quand même très différents.

PVS : À quel point ?

Kilzyou : Sur eFootball, il y a un côté aléatoire qui rentre en jeu, tu n’as pas le contrôle à 100 %. L'ordinateur décide de la trajectoire de ta passe, du résultat de ton tir… Sur Street, si tu fais dix fois la même chose, tu auras dix fois le même résultat, alors que sur eFootball, non. Il y a aussi quelque chose qu’on appelle le « script » dans les jeux de foot, et de sport en général. Le jeu peut t’aider à gagner ou vraiment te désavantager ! Parfois il décide que tu vas perdre un match, et il faut tout faire pour ne pas perdre. Tu peux faire un voyage pour un match, et le jeu ne veut pas que tu gagnes ce jour-là. Tu dois juste survivre pour arracher le match nul : tes tirs ne sont pas cadrés, ou s’ils le sont le gardien va tout arrêter, ton propre gardien est une passoire, tes contrôles sont ratés, tes passes imprécises… Quand tu joues à eFootball, c’est très dur de rester lucide dans la défaite, de se dire que même si le jeu était contre toi, tu aurais pu mieux jouer. Par exemple, beaucoup de joueurs ont lâché mentalement parce qu’ils considéraient que, quand ils gagnaient ou perdaient, c’était la faute du jeu, mais ils ne se remettaient jamais en question. Sur Street c’est différent, tout découle de tes choix, tu n’as pas d’excuse. Même si tu n’as pas de chance sur tes choix, ça reste les tiens. Sur eFootball, tu dois accepter qu’il y a des matchs que tu ne peux pas gagner, parce que c’est comme ça... Mais tu dois aussi parfois te remettre en question. Bizarrement, sur Street, il faut être plus calme, car tout dépend de toi. Sur eFootball même si tu stresses, le jeu peut t’aider et te faire gagner. eFootball demande plus d'analyse pendant la partie. Des fois, des joueurs ne voient pas si le jeu est avec eux ou non. Parfois le script est de ton côté tout le match, ou juste une mi-temps, ou jusqu’à que tu mènes au score… C’est très dur d’être lucide, de se rendre compte de si on a bien joué ou non, il y a plein de facteurs à prendre en compte. Ça ne demande pas les mêmes qualités qu’un jeu de combat.

PVS : Et les jeux de football se jouent en équipe, voir même en coopération ?

Kilzyou : Ça dépend des années. À Monaco, c’était de la coop, et l’année à Manchester, c’était du un contre un avec un ordre défini, et on compte les points à la fin.

Après avoir dominé la saison régulière de la SFL 2023, l'équipe BMS menée par Kilzyou perdra en finale face aux scandinaves de 00 Nation.

PVS : Il y a une vague ressemblance avec la Street Fighter League ! Est-ce que ton expérience en équipe sur eFootball t’as servi pour ces événements ?

Kilzyou : Un peu, mais c’est quand même différent. Les formats ne sont pas les mêmes, les coéquipiers et les équipes non plus… Et ton rôle dans une équipe change : celui que j'avais à 18 ans chez Monaco n’était pas le même qu’à Manchester des années plus tard !

PVS : À quel point est-ce différent de faire un tournoi à enjeu en équipe ou en solo ?

Kilzyou : Je pense que je stresse moins quand je suis tout seul : que je perde ou que je gagne, ça ne concerne que moi. En équipe, si tu perds, tes coéquipiers sont dégoûtés, tu peux faire perdre tout le monde… Je pense que pour beaucoup de joueurs, c’est plus stressant en team.

PVS : Et maintenant, pour la suite de ta carrière ?

Kilzyou : Je suis encore lié à Manchester, mais eFootball c’est en stand-by, l’éditeur n’a pas annoncé de circuit pro pour cette année. Donc on attend de voir… Ça va être la première année où je vais vraiment pouvoir me focus sur Street, ça n’était jamais arrivé ! Je vais tout donner, de manière un peu différente. J’ai toujours joué les persos que j’aimais, plus pour le plaisir, car j’aime beaucoup le jeu. Là, je vais appliquer la mentalité « pro » que j’ai sur eFootball. On passe toujours un cap quand quelque chose nous a fait mal, et la SFL 2023 a été plus douloureuses que les autres, je pense qu’on était pas censés perdre. C’est la seule année où j’ai eu l’impression qu’on avait perdu parce qu’on n'avait pas les bons personnages, et je ne veux plus revivre ça ! Donc je vais vraiment jouer pour gagner !

Le joueur se consacre entièrement à SF6 en 2024, avec déjà quelques beaux résultats comme une victoire au Game is Game ou une troisième place au Brussel Challenge.

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